lundi, octobre 31, 2016

Posted by : Loïc Poupou lundi, octobre 31, 2016

Lors de la dernière édition de Japan Expo, j'ai pu rencontrer Arnaud Plumeri le directeur éditorial de Doki-Doki afin de faire un bilan sur les 10 ans de cette maisons d'édition.



Voici l'interview : 

- Pouvez-vous faire un bilan des 10 ans de Doki-Doki ?

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est que ce fut 10 années très denses, beaucoup de choses se sont passées. Les premières années, nous découvrions complètement le métier d’éditeur de manga en France, et cela aussi bien dans le choix des titres que dans la façon de les travailler. Au fur et à mesure, nous avons dégagé une ligne éditoriale et nous arrivons sommes encore là 10 ans après notre création avec une progression constante !
- Comment et pourquoi s’est créé Doki-Doki ?

Je suis arrivé en 2003 chez Bamboo, la maison d’édition mère de Doki-Doki. Il n’y avait que deux personnes en plus de moi-même, mais Bamboo grandissait vite grâce à des séries BD comme Les Profs. Je parlais souvent de manga à Olivier Sulpice, mon patron, car je sentais qu’il y avait quelque chose à faire. C’est un genre qui avait le vent en poupe en France et qui m’intéressait beaucoup. En 2003, Bamboo n’était pas assez costaud sur le marché de la BD, et il a fallu attendre de se développer suffisamment pour supporter le lancement d’une collection manga. Cela nous amène à l’année 2006, quand Bamboo a eu suffisamment de poids sur le marché, j’ai pu m’associer avec Sylvain Chollet, qui était à l’époque déjà un traducteur connu et reconnu de manga (notamment sur des séries à succès comme Naruto ou One Piece). Au départ, nous avons décidé de nous partager le travail en fonction de nos aptitudes respectives. Sylvain s’occupant plus de la partie japonaise, de la gestion des traducteurs et des contacts avec les ayants droit japonais afin de dénicher les licences potentiellement intéressantes pour Doki-Doki,  et moi de la partie française, du planning éditorial en passant par la communication à l’équipe commerciale, aux libraires et aux lecteurs. Progressivement, les choses ont évolué et maintenant que Sylvain vient de nous quitter, je suis à présent seul aux commandes pour tout gérer ! 
- Doki-Doki a fait le choix de ne publier que peu de titres par mois. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

C’est un choix que nous avons fait depuis le lancement de Doki-Doki et qui correspond à la philosophie de Bamboo de ne pas inonder le marché. Les premiers temps, nous ne sortions que deux mangas chaque mois, maintenant en 2016 nous sommes arrivés à un rythme mensuel de  4 à 5 titres par mois, soit 50 à 60 mangas par an. Cette décision vient aussi de la rigueur éditoriale que nous nous imposons : si nous publiions beaucoup plus de titres, nous aurions le sentiment de ne pas travailler chacune des sorties avec l’attention qu’elle mérite. Le marché du manga a atteint une certaine phase de maturité, voire de saturation. Il n’y a qu’à voir en librairies, les présentoirs débordent de nouveautés.
Il faut savoir que les nouvelles séries ont de moins en moins de temps pour s’imposer en librairies. Une nouveauté chassant l’autre par manque de place, nous n’avons plus que deux ou trois semaines pour être visibles en librairie et attirer l’attention des lecteurs !
- Est-ce un choix de publier majoritairement des séries courtes ?

Il y a plusieurs cas de figure.
Pour prendre l’exemple de Dédale, nous savions pertinemment qu’il s’agissait d’une série courte en deux volumes de 240 pages. Nous avions trouvé le titre génial et surtout très original dans son approche du jeu vidéo. L’histoire bénéficiait d’une fin bien pensée, c’était donc pour nous une évidence de sortir les deux volumes simultanément en juillet. 
Dans certains autres cas, nous sommes tributaires des décisions des éditeurs japonais, qui peuvent demander à un mangaka d’écourter sa série si le succès n’est malheureusement pas au rendez-vous. Et les éditeurs français doivent faire avec !
Nous attachons aussi beaucoup d’importance au budget des lecteurs qui n’est pas extensible, donc l’alternance des séries courtes et longues permet de répondre aux demandes des lecteurs. Certains veulent des séries courtes, d’autres plus longues pour s’immerger davantage dans l’histoire, il n’existe pas de règles absolues dans le choix des lecteurs et donc, par extension, dans nos choix éditoriaux !

- Pouvez-vous nous en dire plus sur votre ligne éditoriale ?

Les premières années, nous n’avions pas beaucoup de repères éditoriaux, donc nous nous sommes essayés sur plusieurs genres de mangas très différents : le shônen sportif, l’horreur, les comédies romantiques, etc. Au fil du temps et des ventes, nous nous sommes positionnés vers ce qui attirait le plus l’attention de nos lecteurs, c’est à dire le seinen ou le shônen d’action/fantastique. Cependant, nous ne nous interdisons pas de proposer d’autres titres en dehors de notre zone de confort et de tenter quelques paris éditoriaux, c’est le cas d’ailleurs cette année avec Hawkwood, le premier manga historique chez Doki-Doki qui relate les aventures du mercenaire John Hawkwood durant la guerre de Cent Ans. Nous avons trouvé très original qu’un auteur japonais puisse s’intéresser autant à l’histoire de France. Pour nous, ce titre apportait une réelle valeur ajoutée à notre catalogue. 
- Pour certains, Doki-Doki équivaut à Sun-Ken Rock, quel est votre avis sur cela ?

C’est un peu réducteur de se dire qu’il n’y a que Sun-Ken Rock au catalogue chez Doki-Doki, mais il est vrai que ce titre est représentatif d’une bonne partie de notre ligne éditoriale. Sun-Ken Rock est le premier grand succès éditorial de Doki-Doki, il est donc très symbolique pour nous, et lorsqu’une maison d’édition a une figure de proue, cela forge souvent l’image de ce que l’on publie. Avoir Sun-Ken Rock au catalogue est une réelle fierté, c’est un titre orienté action/combat, mais qui offre tellement de thématiques sociétales différentes comme la politique, la guerre du Viêt Nam ou la crise immobilière, qu’il serait vraiment dommage de bouder notre plaisir. Ajoutons à ça la personnalité extrêmement attachante de son auteur Boichi que nous avons eu le plaisir d’inviter en France par le passé, le tout donne donc un parfait exemple de ce que nous essayons de produire avec Doki-Doki ! 
- Quel est le processus pour qu’un titre soit publié ?

J’ai une équipe éditoriale avec qui j’échange sur les titres repérés. Ce repérage se fait en lisant les magazines de prépublications, sur recommandation des éditeurs japonais, en allant dans les librairies japonaises, ou tout simplement en consultant les sites des éditeurs. 
Ensuite, nous faisons une offre financière à l’éditeur ou à l’agent qui le représente, une phase où la concurrence fait rage, car il n’est pas rare que plusieurs éditeurs français aient repéré le même titre. Il faut attendre plus ou moins longtemps pour savoir si nos arguments nous ont permis de décrocher la série visée. C’est pourquoi il faut entretenir les meilleures relations possible avec les éditeurs japonais.
Ensuite, lorsque le contrat d’exploitation est signé, nous lançons la traduction du titre, puis son lettrage, sa mise en page, sa correction, son envoi à l’impression. Et parallèlement, le titre en question sera présenté à notre équipe de représentants, chargée de présenter notre programme aux libraires et d’assurer une bonne présence à nos livres en librairie. À quoi s’ajoute tout un travail de communication (sur le web, dans la presse…) pour faire connaître notre production. 

- Comment s’effectue l’adaptation en français ? 

Le japonais est une langue compliquée, et l’on ne peut retranscrire littéralement toutes les subtilités culturelles ou les traits d’humour sans un minimum d’adaptation.
C’est là qu’intervient le talent du traducteur, qui n’hésitera pas à expliquer certains termes trop pointus dans des notes de bas de page. L’humour étant à mon avis ce qu’il y a de plus compliqué à adapter, ce qui peut expliquer que les mangas à l’humour très japonais ont du mal à se vendre dans nos contrées. Lorsque nous repérons un titre, nous essayons de juger si l’univers sera compréhensible pour le lectorat français.

- Quel est votre regard sur le marché français du manga ?

Comme bien des éditeurs, nous n’avons pas une grande visibilité à long terme du marché, car nous sommes dépendants du bon vouloir des éditeurs japonais. Nous achetons des licences que nous estimons potentiellement intéressantes pour les lecteurs français, et ces séries que nous achetons aujourd’hui peuvent devenir de gros succès 5 ans plus tard ou devenir des échecs sans que nous puissions forcément comprendre pourquoi le titre n’a pas trouvé son lectorat. Il faut savoir être patient, ne pas se précipiter sur n’importe quel titre et rester attentif sans se reposer sur ses lauriers. L’état d’esprit de Doki-Doki, c’est d’être ambitieux dans son approche du marché et bien évidemment de rester attentif au goût des lecteurs, car au final ce sont eux qui décideront du succès ou non de notre prochain titre. 
- Sentez-vous la relance du marché ?

Oui, cette année est marquée par l’apparition de deux nouvelles locomotives, One-Punch Man (éditions Kurokawa) et My Hero Academia (éditions Ki-oon). Ces séries ont attiré les lecteurs dans les rayons manga des librairies, cela nous profite donc également : qui dit plus de lecteurs en librairies dit plus de chances de vendre des mangas Doki-Doki. À nous maintenant de profiter de cet élan et de convertir les lecteurs à nos publications !

Je remercie beaucoup Arnaud Plumeri pour d'avoir bien voulu répondre à mes questions.

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